Bolivie – Oct 2014

Itinéraire :

Jour 1 :

16h03 : Après de longues heures de bus de Buenos Aires à Salta, j’entame ces premiers kilomètres encouragé par les centaines de lamas qui bordent la route. Dépaysement total ! Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, la soirée se terminera autour d’un café avec deux fiers Gauchos et écoutant I feel good de James Brown

 

Jour 2 :

Dès le matin la chaleur est écrasante. Heureusement il y a ce village et sa cantine populaire où je reprends des forces devant le vidéo gag argentin. J’ai de l’avance sur mon programme et en profite pour faire un crochet par un lac que j’ai repéré sur la carte. Je quitte la route pour une piste caillouteuse, qui devient rapidement une sévère côte ! Arrivé en haut à bout de souffle, le paysage récompense mes efforts. Deux motards m’indiquent que je peux rejoindre ma prochaine étape par cette piste. Elle ne figure sur aucune de mes cartes mais ni une ni deux, je m’élance. La nuit tombe, j’installe ma tente sur le bord du lac, où quelques pécheurs finissent de ramener leurs lignes. Une petite douche dans le lac, du pain, du pâté et quelques pages de Copi plus tard, je m’endors dans un silence parfait.

 

Jour 3

Douce sensation que celle de se réveiller au bord de ce lac encore endormi. Conditions idylliques aux premières lueurs du jour, route dégagée, température douce et paysages d’une puissance apaisante. Je rejoins rapidement San Salvador de Jujuy, ville du général Belgrano et étape clé de la lutte pour l’indépendance Argentine. La chaleur m’autorise à reprendre la route en fin de journée. C’est à ce moment que le soleil offre ses plus belles teintes. Nuages et montagnes s’embrassent à perte de vue pour le plus grand plaisir de ceux qui prennent le temps de les regarder.

 

Jour 4

Les premiers coups de pédale font mal : 1000 mètres de dénivelé positif. Humilité. Je prends conscience de l’ampleur de mon projet et de la puissance des Andes. La nature est plus forte ici. On n’essaie pas de la dompter, on s’y adapte. De l’autre côté du col, ce sont de tout autres paysages qui s’offrent à moi, tout n’est plus que sécheresse, cactus et montagnes de granite. C’est la vallée de Humahuaca, célèbre ensemble de formations géologique lunaires. Chaque virage offre à mon regard vagabond une nouvelle surprise. Ici grises ou roses, les montagnes deviennent ocres ou vertes là-bas. Un vrai délice que le temps s’est amusé à concentrer sur la Montagne aux sept couleurs de Purmamarca. Mes dernières forces s’envolent autour d’une partie de foot et de bières dans un minuscule village de 86 âmes.

 

Jour 5

C’est la journée des antipodes, journée du plaisir et de la peine, de l’écrasante chaleur et du froid des cols, du réconfort et de la solitude. Tout commence par d’interminables faux plats, compensés par une délicieuse tarte au chocolat et un cappuccino. Le soleil de plomb me cloue au sol, chaque mètre est une lutte. Et puis il y a cette école où élèves et professeurs illuminent ma journée par leur gentillesse. Toute l’après midi je prends de l’altitude et lutte contre le vent qui même dans les descentes m’oblige à pédaler. A bout de forces, je trouve refuge dans un arrêt de bus où je cuisine des pâtes jambon fromage. Cela suffit à me remonter le moral. Seul au milieu des Andes, je sais que malgré les difficultés, j’ai une chance inouïe.

 

Jour 6 :

Cette journée, c’est un homme, une rencontre. Arrivé en fin de matinée dans la ville d’Abra Pampa, j’ai à peine le temps de m’asseoir sur la place que Ramon, professeur à la retraite, m’aborde. Cinq minutes plus tard, je suis chez lui. Il m’a invité avec pour seule motivation le fait que j’étais cyclotouriste, me propose une douche et une chambre -un summum pour l’homme sale et fatigué que je suis- m’offre un repas, me fait visiter sa ville, m’accompagne chez son ami vélociste et part faire des courses en me laissant la maison. La confiance qu’il m’accorde à la fois déroutante et jouissive. Qu’est-ce qui a épargné cet homme de la méfiance envers son prochain devenue légion dans nos sociétés ? Peut-être le dépouillement et la foi. Pour remercier mon hôte, je cuisine une quiche aussi savoureuse que la générosité dont je bénéficie. Ramon, merci.

 

Jour 7 :

Drôle de journée. Qu’y a-t-il de plus étonnant que de se réveiller dans un vrai lit ? Acte banal du quotidien mais vrai nirvana après quelques nuits de camping sauvage ? Qu’y a-t-il de plus étonnant que 70 kilomètres de plat au milieu des Andes ? Qu’y a-t-il de plus étonnant qu’un, non 10 ! 100 ! Enfin surement des milliers de lamas qui dominent la route de leur air malicieusement méprisant ? Qu’y a-t-il de plus étonnant que de se faire offrir un soda, d’entendre parler du pape François « le Pape blanc », d’apprendre que votre interlocuteur se considère comme le « Pape foncé» et de faire savoir que vous êtes vous-même le « Pape roux » ? Qu’y a-t-il de plus étonnant que de passer une frontière à vélo ? Qu’y a-t-il de plus étonnant que la Bolivie ? Qu’y a-t-il de plus étonnant qu’une bande de musiciens absolument déterminés à prendre une photo avec votre casquette et vos lunettes ? Et enfin, qu’y a-t-il de plus étonnant que d’être pris pour un clandestin alors que plantez votre tente devant un somptueux couché de soleil ?
Je vous l’avais dit, drôle de journée.

 

Jour 8 :

Les teintes de ce crépuscule embrument le désert Bolivien de leur chaleur, les couleurs sont magnifiques et moi je suis planté là, seul, les yeux grands ouverts. Je sens que les journées de vélo s’accumulent car la préoccupation kilométrique laisse place aux songes et pensées. Cependant Tupiza –ma prochaine étape- ne veut pas de moi ce matin, je le sais. Au passage d’un village, on m’annonce que c’est plat jusque là bas. Visiblement, les Boliviens et moi n’avons définitivement pas la même notion de plat. La chaleur devient aussi pesante que le besoin de réconfort, de compagnie. Malgré le fait que je rencontre beaucoup d’autochtones, cela fait huit jours que je me sens relativement seul. Mes échanges avec les locaux bien qu’agréables et enrichissants sont souvent très limités. Je profite donc d’être dans une ville pour prendre une chambre en auberge et visiter le folklorique marché centrale où j’engloutie une gargantuesque assiette de je ne sais quoi : le dépaysement jusqu’au fond de l’estomac. On change les habitudes, ce ne sont plus mon réchaud, ma popote et Zola qui accompagnent mon repas ce soir, mais bien des touristes Françaises ainsi que deux surréalistes nymphes Hollandaises !

 

Jour 9 :

Eh oui, j’ai troqué mon vélo pour une journée de bus ! Cyclotouristes et motards ont été unanimes : il me faudrait 6 jours pour traverser cet enfer de “tôle ondulée, de sable et de désert, sans eau ni habitation, soit 3 fois plus que prévu. Malgré la tentation du défi sportif, la sagesse l’a emporté et c’est à bord de ce bus que je rejoins Uyuni. Peu de choses à vous raconter, si ce n’est 8 heures de secousses avec une mamy Bolivienne littéralement avachie sur moi. C’est donc l’occasion de vous parler d’autre chose et de vous faire rentrer dans mon quotidien !
– 5h30 : Réveil avec le soleil
– 7h : Début de la journée de vélo
– 7h03 : Mince il fait froid aujourd’hui, hop gants et bonnet sont de sortie
– 7h12 : Euuuh j’ai bien pris l’appareil photo ce matin ?
– 7h17 : Premier col de la journée
– 8h30 : Tiens c’est joli ici, ça mérite bien une barre de chocolat
– 10h10 : C’est dur ce matin, allez une petite barre de chocolat et c’est reparti
– 11h : Selfie avec les lamas
– 13h : Pause déjeuner. Au programme pendant quinze jours, pain et pâté. Ah non c’est la fête aujourd’hui, il y a du formage !
– 13h30 : La bonne sieste du jour
– 16h30 : Reprise de la route
– 17h : Pause barre de chocolat parce que c’est l’heure du goûter (c’est que la première après tout)
– 18h30 : Ca y est j’ai trouvé un endroit douillé pour planter la tente. Diner (pâtes) et lecture
– 19h30 : Il fait noir, comme on est bien dans son sac de couchage ! Ecriture et lecture
– 20h30 : Bonne nuit !
Et voilà, vous savez tout de ma journée type bien qu’heureusement aucune ne se ressemble vraiment (mis à part les pauses barre de chocolat). Ce soir je suis à Uyuni dans une pizzeria avec des Ch’tis et un Belge, un vrai repas de famille et demain je mets le cap sur le plus grand désert de sel du monde, alors soyez au rendez vous !

 

Jour 10 :

Le Salar d’Uyuni, j’en ai rêvé et m’y voici. Je pédale sur le plus grand désert de sel au monde avec déjà la conviction que ces moments sont d’une incomparable intensité. L’euphorie me gagne. Quelle sensation singulière que de rouler sans aucun repère, aucune route ni contrainte. L’homme n’a rien tracé ici et cela crée un total sentiment de liberté. Au premier abord, tout est marron et déjà, je meurs de déception. Il faudra s’enfoncer de quelques kilomètres pour que le Salar me révèle ses vraies couleurs. La nuit tombante sonne le départ des 4×4 de touristes dans un vulgaire défilé qui défigure la pureté de l’endroit. Il ne reste que moi, au beau milieu de cet océan blanc, et ce coucher de soleil qui à lui seul justifie mon voyage. Dans mon sac de couchage, j’admire par l’ouverture de ma tente cette immobile immensité où blancs, roses, oranges et bleus s’épousent dans la plus belle des nuits de noces. Je ne fais rien d’autre que regarder, cela me suffit, la nature à son rythme me dévoile ce qu’elle a de plus beau. Il faut savoir ralentir et ne rien faire, la beauté réside dans la simplicité de l’instant. Tout le charme du Salar s’exprime dans la solitude et le silence. Un silence si profond qu’il me fascine alors qu’il effraie tant de monde. Le silence est bavard et nous apprend beaucoup, pour cela, il faut savoir l’écouter. Dans une société qui ne laisse aucun répit, où le bruit, l’agitation et la pression sociale sont permanents, je me retrouve ici face à moi-même, cela me semble aussi nécessaire que formateur et c’est ce que je suis venu chercher ici. J’aime, j’admire l’instant de tout mon être et m’amuse de l’absurdité de ma situation, je suis seul au milieu de … sel. Je ne demande plus rien ce soir, j’ai eu la plus splendide des soirées, la beauté dépouillée de tout superflu.

 

Jour 11 :

Une nuit sur le Salar. Une nuit sur le Salar d’Uyuni. Une nuit sur le plus grand désert de sel au monde. Voilà un rêve qui se réalise, comme un sentiment d’accomplissement. Les milliers de touristes trop heureux de leurs selfies ne savent pas ce qu’ils ratent. Après un crochet par l’Hôtel de Sel, j’entame la dernière partie de mon voyage : 200 kilomètres jusqu’à Potosi et je sais qu’elle va être extrêmement dure physiquement. Cela démarre dès maintenant, mon compteur ne connait plus que deux vitesses : 8km/h et 60km/h, mon corps plus que deux états : l’agonie des montées et la jouissance des descentes, mais désormais plus rien ne peut entamer mon moral. En fin de journée, j’aperçois deux cyclotouristes sur une piste de traverse. Je m’enfonce et ce ne sont pas deux, mais cinq voyageurs. Une famille, des Français de plus, quelle merveille ! Nous installons le camp puis partageons une superbe soirée. Toute cette joyeuse tribu semble vivre dans un éphémère rêve, leur bonheur est contagieux, leurs récits inspirants. Tant de gens ne font qu’en rêver, en parler, eux l’ont fait. Ils ont osé quitter de confortables postes et sortir leurs enfants du système scolaire traditionnel pour vivre la vie en grand. C’est dans les rencontres qu’un voyage prend tout son sens.

 

Jour 12 :

Je m’offre une grasse matinée afin de profiter pleinement de ces instants avec ma famille de circonstance. Ils m’ont adopté et Clémentine –la maman- me bichonne comme une vraie mère. Le propre du voyage à vélo est que tout est éphémère. C’est souvent plaisant mais parfois difficile, comme les adieux de ce matin. Le déracinement et la passion commune rapprochent et des liens très forts se créent en peu de temps. C’est ainsi, je ne fais que passer, je suis un vagabond, la route continue. La viande de lama séchée de la veille me donne des ailes et tant mieux car les éléments s’acharnent. A 4200m, je continue de grimper et plus que jamais les Andes sont impériales. L’oxygène se fait rare, c’est au mental que je monte. Impassible, stoïque face aux provocations du vent, du froid et de la pluie. Je ne compte plus les lacets, cela dure une, deux peut être trois heures. Je grimpe machinalement, vide de pensées et m’élève un peu plus à chaque coup de pédale. Il est vrai que dans ma souffrance je trouve une forme de plaisir, une beauté dans l’abnégation du corps, dans la satisfaction de vaincre et dans la pureté de l’accomplissement. C’est mon dernier bivouac ce soir, je compte rallier Potosi demain. Mon esprit est tiraillé entre la joie de l’arrivée et la crainte du retour à la routine.

 

Jour 13 :

Tout a un parfum singulier ce matin, un air de dernière fois. Je suis d’une humeur légère, il n’y a plus qu’à profiter de ces derniers instants. La route déroule son tapis d’asphalte tandis que j’avance, lentement, me délectant du paysage et de la tranquillité des lieux. Des milliers de lamas dans une plaine verdoyante, une succession de villages pittoresques où les anciens me saluent depuis le bord de la route et les chiens me poursuivent. La matinée est douce, idéale pour un dernier jour. Je croise comme souvent depuis mon entrée en Bolivie de nombreuses traces de la récente campagne présidentielle qui a reconduit Evo Morales pour un troisième mandat à la tête du pays. Ses discours au service des plus démunis, son anti-impérialisme et ses convictions altermondialistes sont pour moi autant de sources d’inspiration. Une alternative se dessine en Amérique Latine, plusieurs pays expérimentent et empruntent d’autres voies que l’autoroute de la croissance et la France ferait bien s’y intéresser. Dans la grande difficulté du jour, je teste la technique du “camion-remorqueur”, et m’offre un pic-nic au sommet, lorsque subitement, s’abat sur moi la bien nommée “grêle tueuse de lamas”. Dès lors s’enchaînent d’immenses cols et de trop courtes descentes. L’effort est tel que j’en viens à appréhender les descentes, car je sais qu’il va falloir tout remonter dans la foulée. Je n’ai qu’une règle aujourd’hui : arriver en pédalant à Potosi. Je m’interdis de marcher même dans les vertigineuses montées caractéristiques de la région. Peu à peu, l’arrivée se fait sentir, plus que jamais je suis proche. Voilà deux semaines que le mot Potosi résonne en moi comme une source de motivation, un objectif ultime, un aimant qui m’attire inexorablement. Et ça y est, le panneau me l’annonce, j’y suis. Il est l’unique témoin de ma victoire. J’entre dans Potosi sous une véritable tempête de grêle, trempé jusqu’au cou, rincé jusqu’aux chaussettes, tremblant de la tête aux pieds. Je passe la porte de l’auberge comme un marathonien franchit la ligne d’arrivée. C’est sous une douche bouillante que je savoure mon succès. Ça y est, je l’ai fait. Je suis arrivé à Potosi après tant de sueur et de joie. L’instant est unique et j’essaye de réaliser. Je suis heureux, voilà tout. La route s’arrête mais avant de rentrer demain à Buenos Aires, je vais m’imprégner au maximum de cette ville et de son atmosphère.

 

Jour 14 :

Fini le nomadisme, je me lève ce matin, mais n’enfourcherai pas mon vélo. Me voici donc à Potosi, ville d’arrivée de mon voyage. C’est une très mignonne agglomération perchée à plus de 4000m et fortement chargée d’histoire. En effet, ce sont les Espagnols qui fondent la ville au XVIe siècle afin d’exploiter les mines d’argent du célèbre « Cerro Rico » (Montagne Riche). Pendant plusieurs décennies, c’est Potosi qui a financé la couronne Espagnole et la légende dit même qu’avec tout l’argent extrait ici, un pont aurait pu être construit entre la ville et Madrid. Quelques mines sont encore en activité, mais je n’ai pas fait la visite. Je vous avoue que voir des hommes se tuer à l’œuvre, dans des conditions identiques à celles du XVIe siècle, qui plus est sous la forme d’un spectacle pour touristes m’indigne profondément. Je flâne donc dans les ruelles animées du centre colonial et visite la « casa de la moneda » (maison de la monnaie) où furent frappées monnaies espagnoles et européennes pendant plus de deux siècles. Après deux semaines de pain, pâté et barres de chocolat, je fais une vraie boulimie de pâtisseries et m’arrête dans chaque boulangerie que je croise. Ce soir, j’ai mon bus pour Buenos Aires, le vélo est complètement démonté. Cette fois-ci, je pars pour de bon. Il est encore trop tôt pour tirer toutes les conclusions sur ce voyage. Je ne réalise même pas que tout cela s’arrête.