L’Europe à 3 – Août 2015

Vidéo :

Jour 3 :

Les automobilistes ralentissent, les passants posent leur regard sur notre atypique convoi, Matthieu et Florence sur leur tandem et nous, sur nos vélos chargés. Notre joyeuse bande de cyclotouristes traverse le nord de la France au rythme des moissons. Le tableau est parfait, le ciel est bleu, les blés dorés, les
pentes douces. La légerté de la campagne nous ravit. Nous roulons gaiment, profitant des paysages que nous offrent les petites départementales. Les discussions vont bon train, les rires fusent, nous savourons les premiers kilomètres d’un long voyage. Ce soir, nous sommes arrivés à Reims, une ville que Martin connait bien, pour y avoir passé deux ans en BTS. Demain matin notre 3e acolyte Colybride nous rejoindra, et nous mettrons tous les 5 cap sur la réserve naturelle du Lac du Der-Chantecoq !

 

Jour 10 :

Redécouvrir notre pays.
Etre cycliste c’est changer de perspective, voir autrement, voir peu mais voir mieux, peut être. Il nous aura fallu dix jours pour rejoindre Strasboug. D’Arras, Reims, Châlon-en-Champagne, du Lac du Der-Chantecoq, de Nancy, des lacs de Pierre Percée et des Vosges, nous retenons la beauté et la diversité des panoramas, mais avant tout la déstabilisante générosité des gens.
Les boulangers de France ont été un soutien sans faille. Tous les jours nous avons franchi le seuil de leurs boutiques pour demander s’ils avaient des invendus qu’ils pourraient nous offrir. Nous ne sommes jamais ressortis les mains vides, bien au contraire, c’est souvent sans savoir comment les remercier et les bras chargés de bons pains, voire même de viennoiseries que nous sommes ressortis. En plus de lutter contre le gaspillage alimentaire, nous faisons des rencontres extraordinaires, à l’image de cette famille d’agriculteurs lorrains, chez qui nous avons été victimes d’une générosité au-delà de nos espérances.
Les Vosges, outre leurs paysages préservés de basses montagnes, nous ont aussi réservé la surprise de belles rencontres, d’un bon repas, et d’une soirée qui s’est terminée tard dans la nuit, autour de bouteilles de Génépi et d’eau de vie de Mirabelle avec une famille touchante et avide de partage. C’est l’esprit bercé par l’alcool et le pas hésitant que nous rentrions dans notre tente et réalisions la chance que nous avons. Cela fait du bien de voir la spontanéité avec laquelle les gens nous donnent ce qui nous manque. Des yaourts, des pêches, du pain, un coin de terrain… Ces petits gestes désintéressés nous remontent le moral et nous procurent une réelle sensation de confort.
Nous pensions voyager en terrain conquit et pourtant, la France, notre pays, n’a eu de cesse de nous surprendre. Heureux, nous traverserons demain la frontière allemande.

 

Jour 14 :

Hallo, wir sind in Deutschland !
Passage express de la frontière allemande par le pont des deux rives de Strasbourg. Première nuit à la belle étoile dans un verger où Enguerrand nous a préparé une délicieuse salade de fruit improvisée, locale et 100% bio. Le lendemain, après une longue ascension dans la Forêt Noire, nous décidons de nous offrir une nuit de luxe … dans cet hôtel abandonné. Entre peur et excitation, cette nuit restera ancrée dans nos souvenirs nomades.

 

Jour 24 :

Lille – Sarajevo n’ira pas jusqu’à Sarajevo.

À cause d’une erreur de calendrier, Colybride n’ira pas en Bosnie. Changement d’itinéraire donc, et destination Pula sur la côte Croate.

Mais le voyage continue et nous profitons de chaque instant. Nous avons été hebergés deux jours à Ostdorf par la pétillante Sabi, ancienne collocataire de César à Buenos Aires. Elle a eu à coeur de nous faire découvrir sa région à travers la gastronomie, le patrimoine et la langue. Avant toute chose, c’est un séjour chaleureux, vrai et trop court que nous avons vécu au sein de cette famille Allemande.
Suite à cela, nous sommes descendus droit sur le lac de Constance, nous offrant une parenthèse de charme au cours de laquelle nous avons franchi le cap du 1000e kilomètre de cette aventure.

À défaut de panneau, ce sont les Alpes qui nous ont annoncé notre passage en Autriche. Quatre jours durant, il a fallu composer avec la météo et le relief, accumulant le denivelé positif et multipliant les ascensions à plus de 2000 mètres dans le froid et la pluie. C’est une Autriche que nous n’avons pas vraiment vu que nous quittons, les sommets étant restés timides derrière un épais voile nuageux tandis que les Autrichiens ne nous ont pas offert le reconfort auquel nous étions habitués.

À l’inverse, le Tirol Italien a su nous conquérir dès les premiers instants grâce à des paysages somptueux et des villages atypiques où nous avons retrouvé une spontanéité et une curiosité toute méditéranéenne :

“-Où allez vous avec ces vélos ?
-En Croatie !
-BRAVISIMO et d’où venez vous ?
-De France.
-Incroyable, qu’est ce que vous buvez les gars, je vous invite !”

Slovénie :

Et la frontière fut une libération. Idée paradoxale n’est-ce pas ? Est-ce parce que la traversée de l’Autriche a été particulièrement éprouvante sur le plan physique et moral que la Slovénie nous semble si somptueuse ? Qu’est-ce qui fait que nous trouvions ces lieux saisissants ? La beauté est-elle une vérité universelle ?
L’Allemagne, l’Autriche, l’Italie semblaient proches dans nos imaginaires. En entrant en Slovénie, nous avons la sensation de pousser les frontières de l’Europe et, pour la première fois, nous nous rendons compte du chemin que nous avons parcouru. Ca y est, nous sommes loin de chez nous et pas seulement géographiquement. Un nouveau voyage, dans l’inconnu, commence. La Slovénie, nous n’en savions rien, de l’histoire à la langue en passant par la culture, tout nous était étranger et pourtant, ce pays nous attirait tout particulièrement.
La Slovénie ressemble à ces femmes mures s’offrant une nouvelle jeunesse. Après quelques années d’une utopie ratée au sein de la fédération yougoslave, ce petit pays Alpin montre à présent son visage le plus Europhile.
En quelques jours seulement, nous sommes tombés amoureux de ces terres, de cette diversité de paysages, de cette gentillesse qu’ont les gens ici et aussi de la nature sauvage de ce pays. C’est ainsi que, par une douce soirée d’été dans les derniers reliefs alpins, nous sommes tombés nez à nez avec celle que nous avons baptisé la Caravane magique, en référence au bus magique d’Into the Wild ! Alors que les hôtels ne peuvent vous offrir des nuits qu’à cinq étoiles, la nuit que nous avons passé sur ce terrain se compte en millions d’étoiles tant le ciel y était éclatant et les instants que nous y avons vécu intenses. Charmeuse, la Slovénie nous a réservé son atout romantique pour la dernière journée. Et nous sommes repartis de Piran, la Venise Slovène, comme un homme quitte l’amante qu’il a aimé. Pleins de tristesse et de mélancolie mais surtout conquis. Et, déjà, notre amante nous manquait !

 

Croatie :

Hrvatska ! Le plus dur en Croatie, c’est la prononciation !
Pour le reste, nous avons vécu dans ce pays des jours d’une heureuse insouciance. Notre rythme, avec pour horloge des plongeons dans l’Adriatique, ressemble désormais plus à celui de plagistes que celui de coureurs du Tour. Les kilomètres deviennent une préoccupation secondaire, nous approchons de notre destination finale, Pula, sans vouloir y arriver. Ces instants sont précieux et nous savons qu’ils nous manqueront bientôt.
Une dernière rencontre est venue sublimer notre voyage. Alors que la recherche d’un endroit pour bivouaquer semble presque impossible et que les locaux nous font savoir que nous ne sommes pas les bienvenus ici, Lucho, agriculteur trapu, les yeux profonds et le teint bruni par un soleil agressif, nous interpelle. Après une courte discussion égayée de rire dans un joyeux mélange d’Italien, d’Allemand, de Français et d’Espagnol, il nous propose son champ pour y planter la tente.
Alors que Martin et moi nous attelons à la préparation du repas (d’accord … des pâtes), Enguerrand part faire un petit tour et revient une bouteille de vin croate à la main « Cadeau ! ». Et nous voilà trinquant, dans la pureté de l’air marin aux dernières lueurs du jour, à la santé de cette générosité désintéressée dont nous sommes les témoins ahuris depuis le début de notre balade.
Une fois encore, l’Homme nous a offert le meilleur de lui-même. Le nomade sait que la nature est source de toutes sortes de petits bonheurs, mais il apprend à chaque kilomètre, à chaque rencontre, que c’est auprès de ses semblables que les joies de l’instant partagé sont infiniment plus puissantes. Lucho, merci ! L’homme bon transforme les hommes qui croisent sa route.

 

Retour :

Je me lève dans un vrai lit ce matin. Il fait noir dans ma chambre. Je ne suis pas coincé entre la paroi de la tente et un de mes compagnons d’infortune. Je ne dérange personne en me levant. J’ouvre un volet plutôt qu’une moustiquaire. J’urine dans des toilettes plutôt que dans les hautes herbes. Durant un mois, je n’ai eu pour toute vaisselle qu’un bol et des couverts, voici que je prends mon petit-déjeuner avec de nombreux ustensiles. Je mange du muesli, pas cru, non, celui-ci est enfin accompagné de lait. Je ne vais pas ranger mes affaires dans deux sacoches ce matin. Je ne vais pas replier ma maison. Je ne vais pas partir, je ne pars pas, je ne pars plus, je suis rentré.
Ô tristesse de la vie sédentaire.
Une heure et demie d’avion aura suffi à parcourir ce que nous avions fait en un mois de vélo. Nous remontons dans le manège infernal de la vitesse après un mois de lenteur.
Ô folie des temps modernes.
Quelques coups de pédale nous rapportent là où tout a commencé, sur la grand-place de Lille. Entre-temps, nous avons perdu une vingtaine de degrés et le soleil, qui ne daigne pas saluer notre arrivée.
Ô côte croate, comme nous te regrettons déjà.
Les mots nous manquent, bien sûr ! Tout est allé si vite. Tout cela était-il bien réel ? Était-ce une parenthèse de Vie ou bien justement une parenthèse de fuite, hors du temps et du quotidien ?
Alors que reste-t-il de cette aventure ? 35 jours de cyclonomadisme transforment forcément un homme. Les nombreuses heures passées en selle auront sculpté ses mollets. Une petite barbe sera venue décorer son visage et, trait moins séduisant, le soleil lui aura façonné un bronzage très… cycliste ! Mais c’est de l’intérieur qu’un tel voyage change un homme. Il est certain que chacun d’entre nous tire des choses très différentes de cette expérience. Néanmoins, nous avons vécu ensemble le bonheur de parcourir l’Europe entre amis. Ce que nous avons partagé, seul nous trois pouvons le comprendre dans sa globalité. Un lien étroit, durable et indiscernable unit à présent notre trio !
Ô quelle belle idée que celle de l’amitié.
Une foule de questions se bouscule dans nos têtes. Nous n’avons pas de réponses à ces questions, alors il vaut mieux s’en poser une autre : quand repartir ? Vers quels horizons ?
Ô joie de l’évasion quand tu nous tiens.